Robots humanoïdes à chaque stand, paiement par QR code jusque dans la charrette du vendeur de fruits et un récit qui relie l’invention du papier à l’IA. Une semaine aux championnats du monde des métiers suffit pour comprendre que la Chine ne déploie pas seulement des technologies. Rapport d’étonnement à chaud*
*J’ai un regard d’Occidental, je ne suis pas resté longtemps et Shanghai et les Worldskills sont une une vitrine. Mais une vitrine dit ce qu’un pays veut montrer et c’est précisément ce qui m’intéresse.
En septembre, j’ai passé une semaine à Shanghai suivre les WorldSkills, la grande compétition internationale des métiers. Trois choses m’ont frappé : l’omniprésence de la technologie, la façon dont elle est rendue socialement acceptable et le récit de continuité entre tradition et modernité.
L’omniprésence : la technologie comme paysage
À Shanghai, la technologie n’est pas un secteur, c’est un décor. Les voitures électriques et les scooters glissent sans bruit. Dans les rues ou le métro les caméras sont partout. Pour payer ou commander quoi que ce soit vous devez passer par Alipay et ou WeChat, les “super-app” qui régissent le quotidien. Et c’est encore plus vrai des robots : des robots humanoïdes mis en scène dans des combats de boxes dans les centres commerciaux, des robots humanoïdes présentés sur la majorité des stands de la compétition ou encore un robot qui vous livre votre repas à l’hôtel.
Et ce n’est pas qu’une impression de visiteur. Plus de 90 % des humanoïdes produits en 2025 sortent d’usines chinoises et environ 75 % ont été livrés en Chine (Interact Analysis). Le ministère chinois de l’Industrie vise plus de 100 000 unités produites en 2026, contre environ 20 000 en 2025 (UBI Research).
L’humanoïde n’est que la partie visible. Côté robots industriels, la Chine a installé 295 000 machines en 2024, soit 54 % des installations mondiales (IFR). Plus d’un robot industriel sur deux installé sur la planète l’est en Chine.
Construire l’acceptabilité technologique
Une chose qui m’a particulièrement frappé c’est le fait que la Chine n’attend pas qu’une technologie soit totalement au point pour la mettre dans la rue. Comme si elle déployait pour installer un état d’esprit : la technologie est là, elle est normale.
Selon Interact Analysis, la production mondiale d’humanoïdes a été multipliée par dix en 2025. Mais seuls 10 % environ des robots produits ont servi à des applications réelles. Le reste est allé à la recherche, à la collecte de données pour entraîner les IA, au divertissement. Le cabinet ajoute que l’expansion est d’abord portée par le soutien massif de l’État, pas par la rentabilité (Interact Analysis).
Autrement dit, aujourd’hui, le robot est un outil d’acculturation avant d’être un outil de production . On met ces machines dans la société, on les rend familières, on élargit ce que j’appellerais la fenêtre d’Overton technologique. Au passage, on itère, on apprend et on collecte des données en vue d’usages qui ne manqueront pas de se développer une fois la technologie mature.
Ce pari a notamment une raison démographique. La population chinoise a reculé de 3,4 millions de personnes en 2025, quatrième année de baisse consécutive. Les plus de 60 ans représentent déjà 23 % de la population et pourraient dépasser 30 % d’ici 2035 (Caixin). Un pays qui vieillit aussi vite aura besoin de robots. Mieux vaut que la population y soit préparée.
Par ailleurs dans les quelques conversations que j’ai eues, je n’ai entendu aucun discours catastrophiste ou inquiet sur la technologie et l’IA en particulier. Plutôt une vision positive d’une technologie allant dans le sens de l’histoire (“c’est le futur”) et venant aider/ résoudre des problèmes. D’ailleurs certaines enquêtes vont dans le même sens : 83 % des Chinois estiment que les produits et services d’IA apportent plus de bénéfices que d’inconvénients, contre environ 4 Français sur 10 (Stanford HAI / Ipsos, détail par pays).
L’acceptabilité sociale ne se décrète pas, elle se fabrique, et la Chine le fait avec méthode et moyens.
Le récit de la continuité : le robot calligraphe et le vendeur de Durians
L’image qui me reste, c’est ce robot humanoïde qui fait de la calligraphie. Une machine de pointe qui pratique l’un des arts les plus anciens du pays, avec du papier et de l’encre. Le message est limpide : l’IA et les robots ne sont pas une rupture. Ils prolongent le génie inventif chinois. La cérémonie d’ouverture des Worldskills rappelait d’ailleurs que le monde doit le papier à la Chine.
Dans le salon, cette continuité était mise en scène partout. Un stand de robots humanoïdes et juste à côté un stand qui vous initiait à la médecine traditionnelle chinoise. Les deux “technologies” valorisées au même niveau et personne ne semblant y voir de contradiction.
On retrouve cette continuité dans la rue. Des vendeurs de Durian vendent leurs fruits dans la rue comme on le fait depuis des siècles. Et on les paie avec Alipay, en scannant un QR code.
En Occident en général et en Europe en particulier, on a plutôt tendance à opposer tradition et modernité. D’un côté les techno-enthousiastes, de l’autre les technoluddites. A Shanghai c’est deux réalités coexistent de manière (en apparence) harmonieuse.
C’est d’ailleurs peut-être ce qui nous manque le plus autour de la technologie en Europe : un récit cohérent qui inscrit la modernité technologique dans une histoire longue. Un récit qui permette de se dire : « je garde mon passé et j’embrasse l’avenir ».
Derrière la vitrine ou quand le récit rencontre le réel
Derrière la vitrine, j’ai vu plusieurs fois une craquelure entre le récit technologique et une réalité beaucoup plus prosaïque.
Nous avons visité un lycée horticole. Sur le papier, la technologie y est partout. On nous a montré des écrans qui surveillent en temps réel tout le parc. Puis nous nous sommes promenés dans les serres. Rien d’ultra-technologique : des cultures comme on en voit partout, entretenues à la main. On peut avoir des capteurs et des drones, on plante toujours ses tomates à la main. La réalité physique du monde n’a pas tant bougé que ça finalement !
Autre scène. À Shanghai, tout se paie avec son téléphone : le métro, l’épicerie, le déjeuner. C’est d’une fluidité et d’une efficacité bluffante. Jusqu’au jour où ma batterie m’a lâché. Plus de métro, plus de repas. Les espèces ont presque disparu et sans téléphone, la vie normale devient beaucoup plus compliquée.
Les robots n’échappent pas à cette règle. Beaucoup de démonstrations spectaculaires sont téléopérés : un humain pilote la machine à distance. Interact Analysis estime que les déploiements des prochaines années resteront semi-autonomes, avec une part de téléopération et ne voit pas de bascule commerciale à grande échelle avant 2032 (Interact Analysis).
Ces craquelures ne disqualifient pas ce que fait la Chine. Elles rappellent qu’un récit technologique reste un récit. Il sert à faire accepter, à attirer, à mobiliser autour d’un projet politique.
Le mot de la fin
Il ne s’agit ni d’admirer naïvement ni de rejeter en bloc ce que fait la Chine. Il y a beaucoup de chose à copier en Chine, notamment dans sa capacité à créer des histoires ou mobiliser des ressources technologiques et industrielles au service d’une vision long terme cohérente.
Il s’agit de ne pas prendre pour argent comptant ce que l’on nous montre et les récits technologiques qui nous sont proposés à grand renforts de publicités , qu’ils viennent de Chine ou d’ailleurs.
La Chine a choisi sa vision et se donne les moyens d’y parvenir.
À nous de faire de même.








